Je me souviens juste de la lumière…
Cette lumière froide accrochée au mur et sa silhouette qui dessinait des ombres sur les rideaux. L’appareil photo posé sur le lit. Ses bottes abandonnées au pied du matelas et ce silence particulier qu’on ne trouve que loin de chez soi.
On avait roulé toute l’après-midi. Des kilomètres de vent, de pluie et de froid. On était fatigués, mais on était ensemble.
La chambre n’avait rien d’exceptionnel. Pas de vue incroyable, pas de suite avec jacuzzi, pas de grand luxe. Juste quatre murs et nous deux.
Je me souviens d’un repas commandé à la hâte sur une application et des emballages froissés abandonnés sur la table de nuit. On l’avait mangé dans le lit, nos jambes emmêlées sous les couvertures.
Dehors, la nuit avalait peu à peu les lumières du jour. À l’intérieur, tout semblait figé.
Je me souviens aussi du miroir de la salle de bain. La vapeur avait recouvert le verre d’un voile blanc. J’y avais laissé quelques mots du bout des doigts. Ils avaient disparu en quelques minutes, comme disparaissent toujours les choses qu’on voudrait garder.
Je me souviens du pendentif qu’elle m’avait offert à son arrivée. Une croix en argent suspendue à une chaîne. Comme si elle avait laissé une petite partie d’elle contre ma poitrine. Comme si, lorsque les kilomètres nous séparent à nouveau et que son absence se fait trop lourde, il me suffisait de fermer les yeux et de toucher le métal pour me rappeler qu’elle existe vraiment.
Je me souviens des heures passées derrière le guidon. Du bruit régulier du moteur qui finissait par se confondre avec nos pensées. De cette façon qu’elle avait de poser sa tête contre mon dos lorsque le trajet devenait plus long. On traversait des paysages entiers sans presque parler. On n’en avait pas besoin. Il y avait quelque chose de rassurant dans ce silence partagé, dans ces kilomètres qui défilaient sous nos roues.
Pendant longtemps, la route a été un endroit où disparaître quelques heures. Une façon de mettre de la distance entre moi et le reste. Cette fois-ci, elle était assise derrière moi. Je sentais parfois son casque effleurer le mien, le cuir de nos gants grincer doucement lorsque nos mains se cherchaient. Le voyage ne ressemblait plus à une fuite. Il racontait enfin autre chose.
Je me souviens du désert vide, de ses cheveux emportés par le vent, du sable accroché à nos bottes et des pauses entre deux photos, juste pour retrouver la douceur de ses lèvres.
Je me souviens d’une station-service perdue au milieu de nulle part, des néons blafards suspendus au-dessus des rayons, des donuts sous vide après ce plein d’essence, de ce ciel encore gris dans le rétroviseur et de cette étrange sensation d’être déjà nostalgique d’un moment qui n’était même pas terminé.
Je crois que c’est à cet instant que j’ai compris que les plus beaux souvenirs ne ressemblent presque jamais à des cartes postales.
Une chambre anonyme au bord d’une route étrangère. Deux casques encore chauds. Quelques photos dans un appareil. Des mots effacés sur un miroir et la certitude d’être exactement là où l’on doit être.
Pendant des années j’ai cru qu’il fallait partir très loin pour ressentir quelque chose. Aujourd’hui, je sais que ce n’est pas vrai.
Parce que cette nuit-là, dans ce motel sans prétention, quelque part entre la France et l’Espagne, j’avais déjà trouvé ce que je cherchais.
Elle dormait à quelques centimètres de moi et pendant quelques heures, le reste du monde avait cessé d’exister.
Juin 2026.